Journal des ateliers Points de Suspension

Textes produits à l'atelier d'écriture créative Points de Suspension à Paris (5ème)

23 janvier 2007

Tu me manques

Lucas,

Comme je ne sais pas de quelle façon m'adresser à toi, j'ai décidé de t'écrire cette petite lettre. Insignifiant morceau de papier, je ne sais s'il te parviendra. Mais tout au moins, j'aurais essayé.
Ne coupons pas les cheveux en quatre, ne tergiversons pas : tu me manques.Ton absence me père, rend chaque jour plus difficile à supporter.
Chaque matin, lorsque je me lève, je m'interroge sur les raisons qui vont me permettre de tenir jusqu'au soir. J'ai bien essayé de m'inventer des prétextes, des occasions de ne plus penser à toi. J'ai tenté d'aller au cinéma. Mais dans les salles obscures aussi tu me manques : le fait de ne pas pouvoir me blottir dans tes bras ou piocher dans tes popcorns m'est insupportable.
Dans chaque livre, j'imagine ta critique, ton ironie. Tu me manques.
Ne parlons même pas du quotidien. Tu n'aurais pas pu m'apprendre à programmer le magnétoscope, que pour percer dans le mur de la cuisine, il faut des forets spéciaux, que pour les impôts, je peux déduire une part des dons aux ONG ? Tu me manques quand je m'arrache les cheveux sur cette paperasse ordinaire.
Tu me manques tant quand je vois Julien qui a eu 6 ans la semaine dernière et qui sans s'en rendre compte a pris tes expressions depuis que tu n'es plus là. Sais-tu que le soir lorsque nous rentrons tard tous les deux, il veut me protéger et empêche les rodeurs de s'approcher de moi ? Mais ce n'est pas le rôle d'un petit garçon, ce devrait être le tien. Tu me manques.
Sans oublier ma précieuse famille qui se garderait bien de m'aider un tant soit peu. Lorsque je réussis tant bien que mal à ne plus penser à toi pendant de brefs instants, il y en a toujours un pour te rappeler à mon bon souvenir : "Ca va, il ne te manque pas trop ?".
Bien-sûr que si, tu me manques. A en crever, c'est physique, il y a un creux énorme dans mon ventre, un trou noir dans ma tête. Tu me manques, tu me manques. Ton sourire, ta présence, ta voix, ton odeur, ta chaleur, ton corps. Tout en toi me manque.
Tu me manques tant que s'il n'y avait pas ce petit bonhomme dans la pièce à côté qui me dit souvent : "Papa, il me manque. Pourquoi ils l'ont mis dans la terre ? Il fait tout noir, il doit avoir froid.", je viendrais te rejoindre.
Alors on aurait peut-être froid tous les deux. Mais on serait ensemble et je n'aurais plus ces horribles mots dans la tête : "Tu me manques".

Posté par SevB à 14:19 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


19 janvier 2007

Séminaire

Ils ont de l’eau jusqu’aux genoux, les genoux dans l’eau et dans la boue. Epaisse, noire, dégueulasse la boue. Et eux y collent leurs pieds et les enfoncent. L’un après l’autre. Le gauche, le droit. Ils marchent, ils crèvent, ils vont crever. C’est sûr, ils vont tomber dans l’eau. Et alors la boue s’insinuera, jusqu’à la bouche, jusqu’aux yeux, jusqu’aux cheveux, et puis plus rien. « Quelle belle aventure ! » L’autre a dit ça avec le sourire. « Quelle belle aventure ! » C’est un connard. C’est un connard trempé et heureux qui répète : « Quelle belle aventure ». « Ta gueule ! » Celui de derrière. Lunettes de comptable policées et sages. Il était presque affectueux depuis le début et là il hurle « Ta gueule ! » Il est à bout le petiot. Les lunettes dans l’eau une fois, deux fois, dix fois. La comptabilité est à bout. Elle crie à bas les cons. Il crie et ça résonne partout comme un écho ; ou peut-être qu’il hurle encore et encore la même chose. Le troisième maintenant qui veut rendre service. « Chut, chut ». Gentil. Ils sont tous dans le même bateau. « Le même bateau ? » C’est le comptable qui a crié. « Le même bateau ? » Il en peut plus, il est fou. Il répète en riant, le même bateau, le même bateau. Et il en pleure de rire, comme ça là, les pieds dans la merde humide. « Connard ! » il finit par hurler au troisième, le gentil, le mou. Alors le dernier, le gros ; une montagne ce type, un paquebot qui fend les eaux, derrière lui des vagues gigantesques, ça houle et ça tangue. Le gros s’avance et dit ta gueule, mais pas comme l’autre, calmement quoi. Puis il écrase sa paluche monstrueuse sur le comptable. La tête plonge aussi sec. Peut-être pas jusqu’à la boue, non, mais pas loin. C’est juste pour le calmer, il fait. Du calme pour le gros. Pour le molosse. Y a pas que la tête dans l’eau forcément, lunettes à la mer onzième. L’autre s’étouffe. Le gros passe. Le connard du début dans le sillage du gros. Maintenant il y a donc le gros devant, le premier connard est deuxième, silencieux, après il y a le mou et loin, loin derrière tout ce beau monde, il y a les lunettes à la surface de l’eau. Sacré qualité ces montures. Elles flottent. Et dessous, si jamais on pouvait regarder sous l’eau, si jamais on pouvait ouvrir les yeux dans ce jus noir et visqueux, on verrait le comptable. Il a sa gueule de comptable dans la boue. Il a aussi son cul de comptable dans la boue. Aveugle et sourd maintenant, il n’a plus envie de rien ; de l’eau plein les poumons et la vie presque partie.

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14 janvier 2007

Les tronches

Je suis collée à d'autres dans les sous-sols de la ville en train de subir une attaque aérienne. Nous sommes là depuis un temps ébranlé, suspendu. Evacués dans le tout-à-l'égout, nous avons marché longtemps dans des galeries souterrainnes jusqu'à l'arrêt énigmatique de notre grande colonne d'égarés.
Il n'y a presque pas de lumière. Parfois la flamme d'un briquet éclaire une tronche hallucinée. J'essaie d'avancer. La foule compacte râle, immobile. Ma main distingue dans une poche une boîte d'allumettes que je pourrai griller l'une après l'autre jusqu'à chiper un coin imprenable, câché.
Une tronche surgit à ma droite. Elle est proéminente, graissée par la peur. Sa bouche ouverte ne parle plus. Je pousse. Je repousse. Ma flamme me brûle les doigts. Je n'ai plus de feu. Les tronches inconnues se recouvrent de noirceur, progressivement noyées dans la confusion, d'un silence mêlé aux grognements. J'en grille une autre. Je repère une tronche familière où la suspicion traîne comme à l'ordinaire. Une goutte d'eau éteint la flamme. La canalisation suinte. Soudain, le silence est presque total. Un gamin pleure en sourdine.
Alors un vacarme se prend à résonner dans mes oreilles, longtemps rebelles au signal d'une attaque épuisée. Les veilleuses s'allument l'une après l'autre. Les tronches se découvrent coude à coude. La tronche difforme s'affiche. La tronche sonnée au côté de la tronche orpheline ignorent encore la sirène gueulante. Et puis la tronche friponne s'éclaire à la nouvelle, appelle à décamper. Bobonne et sa tronche dégonflée interroge le sens de l'alarme. L'ancêtre impose une tronche privée d'impatience.
Une fois de plus l'alerte claironne.
Le baratineur prend sa tronche d'embrouillé. La lumière faiblit. Une à une les tronches s'effacent. J'aperçois avant l'obscurité, une tronche vulnérable, un dernier miroir pour une noctambule.

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11 janvier 2007

Salam oualekoum

L'orange était marron puis le feu a coulé comme l'eau du Toubkal vers le lac d'Ifni. Sur la couture de la terre berbère, la montagne est adrar. La chaleur du jour sèche le shiba pour le thé de l'homme au baton de randonnée sur les chemins d'un village de l'Atlas. L'enfant cavalier et son mulet rentrent lorsque le voile du chapeau de l'ayyour se montre. La nuit le froid se chante "Brdr" dans la maison de pisé, terre rouge sombre paille et cailloux. A l'intérieur le four rassemble. Le tajine accueille les doigts trempant le pain dans la sauce encore doucement bouillonnante. Le thé en cascade glousse et mousse dans le verre, petit brasero pour des mains avides de chaleur...

Posté par Elleaudit à 11:14 - Ecrit bref - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 janvier 2007

Aux écrivains, à la nouvelle année

C'est 2007 et je ne t'ai pas oublié
Toi, écrivain de passage, habitué de ces pages
Toi, méridien de l'écriture qui nous enivre d'aventure
Toi qui traverses l'écran pour mieux voguer dans le temps
D'amertume en souvenirs, de pleurs d'enfants en éclats de rire
Tu es là, fidèle au blog, posté à la recherche de l'analogue
Seul face à l'inconstance, tu cherches à fuire l'indifférence
Tu lis entre les lignes, tu rêves, tu t'imagines
Tu vides ton coeur et ta main s'agitte
Merci à toi écrivain de passage, compagnon du devoir,
C'est 2007 et je ne t'ai pas oublié
Alors merci pour tout et puis...bonne année!

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Routes à prendre

Éloignez-vous à un jet de pierre sur la droite ou sur la gauche de cette route bien entretenue sur laquelle nous marchons, et aussitôt l'univers prend un air farouche, étrange... (R. Kipling)

Posté par Elleaudit à 09:32 - Citation - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

04 janvier 2007

Horloge biologique

Tout a commencé lors de la première visite médicale de mon premier boulot. "Votre horloge biologique tourne, vous savez, Mademoiselle. Vous n'avez pas toute la vie pour faire des enfants, vous!". J'avais 23 ans.
Depuis, ils se sont tous donnés le mot. La grand-mère, les grands-tantes, les voisins. Plus les années passent, plus la pression monte.
Même mes collègues se sont passés le mot : "C'est pas avec des filles comme toi que le taux de natalité va remonter en France". "Tu sais, j'ai le même âge que toi et j'en ai déjà deux des enfants." "Tu devrais t'y mettre, c'est vraiment merveilleux. Et puis, tu sais, plus tu attends, plus ça va être difficile. Le meilleur âge, c'est 25 ans".
Oui mais moi à 25 ans, j'avais pas le père en stock. Et puis d'abord, ça me fout la trouille. Je sais pas si je saurai. Personne ne m'a appris. Je n'arrive déjà pas à m'occuper de moi, alors être responsable de quelqu'un, ça me semble insurmontable.
Et puis, ils me font rire ceux qui parlent de ça, mes collègues masculins qui ont leurs femmes au foyer pour s'occuper de leurs gamins. Moi je fais comment avec des réunions qui commencent à 19h et un potentiel père qui n'est pas là 3 jours sur 5 ? Je le mets en pension, le moutard ? Deux bisous par jour et grandis mon poussin...
Et pourtant ils m'attendrissent les enfants des autres. Je les regarde jouer et cela me fait sourire ; je les regarde grandir et cela m'émeut.
Un jour peut-être...

Posté par SevB à 19:42 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Sans parole 1

Il essaye de se tourner pour regarder l’heure. Il sait que le réveil est de l’autre côté du lit, du côté de la fenêtre. Elle donne sur le parc. Il a de la chance. Leschambres de certains sont sur la rue. C’est plus bruyant, surtout le matin avec les embouteillages ou la nuit quand les sirènes du Samu retentissent.
Lui aussi, c’est grâce au Samu qu’il est arrivé ici. Grâce ou à cause ?  Plus il y réfléchit, plus il se dit qu’il aurait mieux fait de n’appeler personne lorsqu’il est tombé. Il aurait dû rester chez lui bien tranquillement avec son chat. La mort serait venue doucement. Il nn’aurait pas souffert. Il se serait éteint dignement.
Au lieu de cela, il a rampé pour s’approcher du téléphone et quelques minutes plus tard, ils étaient là pour l’emmener dans cet hôpital où depuis il compte les minutes.
Il fait encore un effort mais ne réussit pas à se tourner. Finalement, cela n’a pas d’importance car il a toujours eu une horloge dans la tête. Il est certain qu’il est 14h48. Dans 12 minutes, elle sera là. Pour l’heure c’est facile, c’était son métier, sa passion. Il a passé sa vie dans les rouages, les mécanismes d’horlogerie. Il en avait vu passer des centaines de montres à pile, à quartz, des horloges, des comtoises, même une Rolex qu’un touriste lui avait demandé un jour de réparer.
14h53 : Dans 7 minutes, elle sera là. Elle lui parlera, lui racontera les menus détails de son quotidien. C’est une gentille fille, elle vient tous les jours. Elle rencontre les médecins, elle demande aux infirmières de s’occuper de lui du mieux possible. Il sait qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour lui. Comme toujours. Lui, il n’est pas certain d’avoir toujours fait ce qu’il fallait pour elle.

Aujourd’hui, il est coincé dans ce corps qui ne lui appartient plus et il ne peut pas lui dire tout ce qu’il a tu pendant toutes ces années.

15h : ponctuelle comme tous les jours, elle l’embrasse délicatement sur les joues. Elle donne l’impression d’avoir peur de le casser. Si elle savait, s’il pouvait lui dire qu’il rêve qu’elle l’embrasse bien fort, qu’elle fasse claquer deux baisers sonores comme lorsqu’elle était petite et qu’elle rentrait de l’école.

Elle s’assied sur le fauteuil à droite, pose doucement son sac à ses pieds et sans réellement le regarder, raconte sa journée, le film qu’elle a vu hier, que Lucas a eu 9/10 à sa dictée. Pourquoi n’ose t’elle pas le regarder en face ?  Juste une fois -  en lui serrant les mains très fort. Alors il aurait moins peur, il aurait moins froid. Elle verrait dans son regard tout ce que durant ces longues années, il n’a pas réussi à lui dire. Il avait l’impression que c’était des déballages de bonne femme, que s’il lui disait à quel point il l’aime, elle serait moins forte, elle aurait toujours besoin de lui.

Elle se lève, remonte la couverture, arrange le coussin et s’assied à nouveau.

« Remets encore une fois ta main sur mes épaules. Cela me rassure. Tu sais, ce n’est pas mourir qui me fait peur. De vagues reliquats de croyances chrétiennes me laissent espérer que je retrouverai peut-être ta mère. Ce qui me fait peur, c’est que tu crois que je ne t’ai pas aimée. Si tu savais comme je voudrais pouvoir te parler ou t’écrire. Rien qu’une fois encore. Juste une fois. Une fois pour te dire les mots que je n’ai jamais prononcés : « Je t’aime Julie ». Ceux qui t’ont peut-être manqués pour grandir. Ceux qui t’ont faite si fragile que tu as couru dans les bras du premier imbécile qui te les a murmurés, que tu l’as cru et que tu l’as épousé. Parce que comme ton idiot de père, tu n’as qu’une seule parole. »

Elle se lève, enfile son manteau.

« Non, ne pars pas tout de suite. Pas maintenant. Regarde moi dans les yeux, s’il te plaît. Fais un effort. Essaie de comprendre ce que je voudrais tellement te dire. »

Avant de fermer la porte, elle se tourne vers lui et l’espace d’un instant soutient son regard.

Posté par SevB à 19:28 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

2007 est née

L’année, comme une fleur, vieille et dénudée
Dans un dernier effort jette un œil à ses pieds
« Voilà, de mes trois cent soixante cinq pétales,
Ce qui reste de moi… » et s’éteint sans un râle

Des clameurs s’élèvent lorsque sonne le glas
Minuit et sa suite font cortège au trépas
Ses fils infidèles se hissent sur les toits
Accueillir en liesse le son des premiers pas
De celle, en son sein, qui porte les instants
Que je te souhaite doux et à tous les moments

Posté par GuillaumeR à 11:48 - Poésie - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 janvier 2007

Dérapage

L’homme attend en caisse. Il regarde fastidieusement la caissière. Elle avertit d’un signal l’arrivée d’une cliente un peu star marginale. Très rapidement, un responsable achemine la star pommée en caisse, derrière l’homme. Alors que lui range ses provisions, la cliente montre son billet de banque à la caissière qui dés lors enregistrera ces achats. L’homme part ; son linge sèche dans une laverie automatique en bas de chez lui. Il attend la fin du cycle de séchage. La pommée entre, s’assoit, ouvre sa boite de ravioli, lance le couvercle dans la poubelle, attaque le contenu avec sa fourchette en plastique, elle est concentrée. Il la regarde. Il lui souhaite bon appétit. Elle ne répond pas mais s’arrête de manger. Elle attend la tête baissée au-dessus de la boite de conserve. De la salive coule maintenant de sa bouche et tombe dans la boite. Alors sa main de nouveau pique un ravioli. Elle relève la tête qui se tourne vers l’homme à côté du séchoir. L’homme saisi suit le mouvement du tambour. Dans le reflet de la vitre, il aperçoit les mains de la femme maintenant à 10 centimètres de lui. Il fait face; dans les lunettes noires il peut se voir déglutir lorsque la bouche pincée s'ouvre et invite "tu partages mon repas?"

L’homme retourne au coeur de son enfance à l’instant précis où le prêtre, debout, devant lui, prononce «reçois le corps du christ». Lui, remerciant, ouvre la bouche et dit Amen.

Posté par Elleaudit à 19:56 - Ecrit bref - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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